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Entretien avec Hélène Blazy.

Hélène Blazy est l’une des rares compositrices qui travaille pour le cinéma. Dès son plus jeune âge, elle s’est intéressée à la musique, cela dans la tradition musicale de sa famille. Elle a commencé par étudier le violon, un instrument clairement identifié dans sa musique et plus tard dans ses compositions. De 1985 à 1997, elle a été interprète violoniste au sein de l’Orchestre de l’Opéra National de Paris, sous la baguette des meilleurs chefs d’orchestre du moment et a été amenée à enregistrer avec de grands compositeurs de musique de film comme Georges Delerue ou Michel Legrand. Puis elle s’est consacrée à la composition de musique pour des films documentaires, de télévisions et de longs métrages qui lui ont valu beaucoup de succès, cela au coté d’une carrière de compositeur d’oeuvres pour le concert d’une très grande qualité. Dans sa musique nous pouvons retrouver l’usage personnel d’une écriture pour les cordes bien particulière, une influence très marquée de musiciens comme Mahler et Morricone qui conjuguée avec son propre style, font d’elle l’un des meilleurs compositeurs d’aujourd’hui.

 

Quelles ont été vos premiers pas dans la musique de film?

En 1996 j’ai rencontré la réalisatrice Milka Assaf pour qui j’ai composé la musique de son film documentaire de création pour ARTE , “Les Couleurs du Silence” qui a reçu le Grand Prix Henri Storck, puis 1 an après celle de son Long Métrage pour le cinéma, “Les Migrations de Vladimir”. Depuis j’ai composé la musique d’une centaine de films pour la télévision et le cinéma dont le film documentaire-fiction de Jean-Xavier de Lestrade “Un Coupable Idéal / Murder on a Sunday Morning” qui a reçu un Oscar en 2002. En parallèle, j’ai enregistré plusieurs CDs de mes musiques, des Quatuors à Cordes, une vingtaine de Pièces pour Orchestre Symphonique, des Pièces pour Vents et pour le Piano, éditées chez Koka Media – Universal Publishing Production Music, compositions destinées aux médias et synchronisées très régulièrement sur de nombreux films.

D’où vient votre amour de la musique?

De l’enfance, je suis née dans une famille de mélomanes, mes deux arrière- grands- pères étaient organistes et compositeurs. Dès l’âge de 5 ans je suis allée au concert et j’ai pu découvrir très tôt tout le répertoire classique. J’ai souhaité absolument apprendre le violon car j’écoutais chaque jour sur mon tourne disque le concerto pour violon de Beethoven interprété par le merveilleux Christian Ferras. J’étais fascinée par la clarté de l’écriture, la beauté des thèmes, la pureté du son et les possibilités techniques de l’instrument, notamment dans la cadence de Kreisler qui reprend tous les thèmes du concerto en double cordes. Plus tard, à l’occasion de mes cours de violon à Radio France avec Liliane Rossi, soliste de l’orchestre National, j’ai pu assister très souvent aux répétitions de l’orchestre en présence des plus grands chefs du moment, un réel privilège. J’ai le souvenir ébloui de Lorin Maazel, Léonard Bernstein dirigeant West Side Story, c’était extraordinaire, je me suis nourrie de musique pour toujours et j’ai décidé de devenir musicienne. Je suis entrée au Conservatoire National Supérieur de Musique de Lyon et de Paris en Violon, Solfège Spécialisé et Classes d’Ecriture, puis à 20 ans j’ai vécu ma vie d’interprète. Pendant 13 années j’ai été engagée comme violoniste pour chaque saison de l’Orchestre de l’Opéra National de Paris sous la baguette de Myung-Whun Chung, Nello Santi, Georges Prêtre, Pierre Boulez etc… , j’étais présente le soir des adieux de Noureev sur la scène de Garnier, un moment émouvant et gravé pour toujours. J’ai aussi enregistré en studio des albums de chanteurs avec Ray Charles, Julien Clerc, Alain Souchon etc.., des BO de films avec Georges Delerue, Michel Legrand, Lalo Schifrin, Vladimir Cosma etc…, j’ai participé à de nombreuses émissions de télévision et effectué au sein de diverses formations des tournées en Europe et au Japon. J’ai beaucoup appris avant de me consacrer totalement à l’écriture et à la composition.

Vous avez travaillé  pour le cinéma ainsi que pour les oeuvres de concert. Quelles différences voyez-vous au moment de composer?

Une partition destinée au concert est une oeuvre totalement personnelle, tout repose sur la composition, l’orchestration et le développement qui peut aller de 10’ à 2h pour un Opéra. Pour mes premières partitions destinées au concert, j’ai choisi librement la source de mon inspiration . Je viens juste de finir l’écriture et la composition d’un Oratorio en 11 mouvements “Le Messager des Etoiles”. Une partition à la frontière de l’Opéra, 1h 15’ de musique pour 3 Voix solistes , Choeur et Orchestre écrite autour du traité d’astronomie “Sidereus Nuncius” de Galilée. J’ y décris sa vie, ses observations, son grand procès historique et abjuration devant l’inquisition. C’était une façon de dénoncer l’obscurantisme qui nous menace à nouveau, je cherchais au départ des formules scientifiques qui ont fait avancer l’humanité, je me suis dirigée vers la lumière et les étoiles, un voyage dans le temps et le ciel, du 17e siècle à Venise jusqu’à la sonde américaine “Voyager” qui est entrée en 2013 dans l’espace interstellaire. Mon “Adagio pour cordes” et mon “Poème pour Violoncelle et Orchestre” créés en concert à Paris fin 2013 , sont deux pièces plus contemplatives, inspirées par un état, un sentiment, une quête de beauté et un besoin de plénitude . Le coeur de mon inspiration repose sur une idée centrale que je mets en forme musicalement, je peux m’appuyer sur une page d’histoire, de littérature, sur une poésie, un tableau , la nature qui me fascine, un moment de ma vie… Je compose dans un langage savant mais accessible, je ne souhaite pas quitter le système tonal. L’harmonie et la mélodie retiennent mon attention depuis toujours, je suis fidèle à ma sensibilité et je me dirige vers mes émotions que je souhaite idéalement partager avec le public. Si c’est le cas, c’est une forme de bonheur. Dans le cadre précis d’une commande par un orchestre, je dois juste respecter une forme et une durée en accord avec la formation de l’orchestre qui interprètera ma création .

C’est la grande différence avec une musique de film qui est une oeuvre commune. Il faut être souple et très à l’écoute. Les séquences musicales durent entre 30” jusque 3 à 5’ maximum et viennent en contrepoint de l’image. Si le film me plait, mon désir d’écrire est intact, je me plonge à 100 % dans un nouvel univers, comme un comédien s’empare de son rôle. Mais cela demande du respect et beaucoup d’affinités entre le réalisateur, le producteur et le compositeur. Je m’adapte volontiers aux très nombreuses demandes et contraintes liées au récit, à l’image, aux désirs et souhaits du réalisateur, au choix du ou des langages musicaux, aux budgets de l’enregistrement dont il faut tenir compte. Je me mets donc au service du film mais en y apportant petit à petit ma touche musicale personnelle , j’aime l’écriture des cordes qui sont souvent présentes. Ma partition est finalement une surprise car je m’aventure musicalement sur des terrains, styles et orchestrations très variées . Au delà de la musique , c’est humainement enrichissant de collaborer et échanger avec les réalisateurs qui sont des créateurs passionnants et passionnés, ils m’ont ouvert des fenêtres sur de nombreux sujets d’actualités et de fictions , l’histoire d’un film et sa narration réveillent mon imagination, m’inspirent toujours beaucoup.L’idéal est d’alterner la musique de film et la musique de concert.

Comment voyez-vous le paysage de la musique de film dans votre pays?

Le système de financement du cinéma français via le CNC est très efficace. Pour autant les Budgets et l’intérêt porté à la musique ne sont pas suffisants. La majorité des réalisateurs a plus une culture littéraire que musicale.

Mis à part le cinéma d’auteur et le documentaire de qualité, le cinéma est une industrie qui répond aux codes de la publicité et du bankable Les derniers films français que j’ai vu sont musicalement presque tous envahis de chansons en anglais , synchronisées dans le but de vendre et promouvoir en parallèle un interprète sans rapport avec le film, un partenariat qui n’est donc pas basé sur des raisons artistiques , cela s’entend et c’est un appauvrissement pour la création . Les films deviennent des passeurs de pub, il faut vendre et les contraintes sont de plus en plus terribles.

Cela devient donc assez compliqué de créer, il y a des castings de compositeurs organisés par des intemédiaires , des Sound designer qui finalement empêchent le compositeur d’avoir une bonne collaboration avec le réalisateur. Ils proposent souvent des Tracklists “rassurantes” qu’il ne faut qu’imiter. Le compositeur devient alors un prestataire, un illustrateur formaté, au mieux un orchestrateur. De plus, les budgets BO réduisent et les musiques sont en général sous financées, souvent réalisées et enregistrées en home studio sur des synthétiseurs, pour éviter le coût d’un enregistrement acoustique.

En luttant, des musiciens s’imposeront encore , nous retenons leur musique parfois plus que les films. Cela repose aussi sur des rencontres, la notoriété, la personnalité de chacun et la capacité à convaincre . Sans prise de risque, il n’y a pas de création possible. Il faut à chaque projet exiger une qualité de travail digne, des budgets indispensables pour enregistrer avec des musiciens en Studio pour pouvoir aller au bout de nos idées et pousser notre imagination.

Et en général?

Heureusement les grands réalisateurs font très attention à la musique de leurs films pour lesquels ils ont l’ambition de donner une véritable identité sonore . Elles sont en général intelligentes, très originales et bien produites.

Sur les blockbusters récents, les musiques se ressemblent beaucoup et ne retiennent pas forcément l’attention, on ne reconnait plus la pâte et la personnalité d’un compositeur qui disparait sous le travail des orchestrateurs, même si ils sont efficaces .C’est la mode des bandes son très atmosphériques, bruyantes avec beaucoup de percussions et effets sur des montages rapides , il s’agit plus d’illustration musicale que de composition. Pourtant le pouvoir de créativité des compositeurs est immense, il faut laisser une personnalité s’exprimer, au fond il faut prendre plus de risques et redonner une place à la mélodie et à son développement, à l’émotion, le public aime vibrer et retrouver l’atmosphère d’un film en écoutant sa musique. Je pense que le son a pris le pouvoir, cela au dépend d’une bonne musique.

Quels compositeurs admirez-vous le plus,  que ce soit au cinéma ou en général ?

L’émotion… c’est pour moi le barème incontournable pour juger de la qualité d’une musique. Je reste à jamais séduite par des associations comme Federico Fellini et Nino Rota , Sergio Leone et Ennio Moricone, Jacques Demy et Michel Legrand, Emir Kusturica et Goran Bregovic, Robert Wise et Leonard Bernstein. Alfred Hitchcock et Bernard Herrmann , Pedro Almodovar et Alberto Iglesias, Alejandro Gonzalez Inarritu et Ryuichi Sakamoto avec Gustavo Santaolalla dans le film “Babel” etc…

Dans le grand Répertoire Classique, impossible de vous répondre, par période je les écoute tous, de Chostakovitch à Bach, en passant par Ravel, Debussy, Sibelius, Grieg, Wagner qui me fascinent, cela va d’un chant Grégorien à Ligeti en passant par Chopin, Brahms, Schubert, Mahler évidemment, tout l’Opéra , les italiens, Vivaldi, Verdi , Puccini etc.. je vous les citerai donc tous , il m’est impossible de choisir !

Préférez-vous orchestrer et diriger vos partitions, ou reléguer cette tâche à une autre personne ? 

Je compose et j’orchestre toujours mes musiques, c’est ma signature. Concernant la direction de l’orchestre. Si c’est une musique écrite très précisément à l’image et avec techniquement des programmations envoyées dans les casques des musiciens au moment de l’enregistrement en Studio, je dirige mes partitions. En revanche, si ma partition est plus libre ou bien si c’est un concert, l’apport d’un bon chef d’orchestre est toujours intéressant et beaucoup plus confortable pour moi.

Avez-vous travaillé pour la télévision?

Oui, beaucoup plus que pour le cinéma.

Si oui, quelles sont les différences entre la composition pour le cinéma et la télévision ?

Les budgets sont bien plus important au cinéma. J’ai composé pour le cinéma sur des films d’auteurs avec des réalisateurs qui m’ont laissé une grande liberté pour réfléchir, imaginer et composer. Nous préparons et discutons beaucoup en amont, sur le style , la couleur musicale, l’instrumentation, nous échangeons et partageons des idées. Puis ils m’ont fait totalement confiance, cela sans jamais m’imposer de tracklist, je ne me plains pas.

J’adore vos musiques symphoniques que l’on retrouve dans les albums publiés chez Cinefonia. Comment avez-vous réalisé ce merveilleux travail?

Le label Cinéfonia, malheureusement disparu aujourd’hui, sortait encore des CDs de musiques de films plus confidentiels. Ils m’ont demandé de choisir et compiler en plus de quelques BO, mes Pièces Symphoniques, Pièces pour Vents, Quatuors à Cordes, des partitions tirées de mes CDs édités chez Universal. On a pu faire un double album de tout mon travail de l’époque ainsi qu’un autre CD avec mes musiques de films écrites pour le cinéma,”Les Migrations de Vladimir”,”Paris selon Moussa” et “Un Coupable Idéal” avec “L’affaire Dubois”

Vous êtes l’une des rares femmes qui travaille pour le cinéma? Pourquoi pensez-vous qu’il y a si peu de femmes dans le monde de la musique?

Je peux témoigner qu’en tant que compositrice, repérée musicalement et pressentie plusieurs fois sur des films de cinéma plus ambitieux, je n’ai malheureusement pu m’imposer face aux productions peu habituées à confier ce travail à une femme . Il y a encore du chemin à parcourir, c’est une réalité, les gros budgets ne leur sont donc pas accordés. Je n’y peux rien, mais je suis déterminée à écrire ma musique, l’avenir nous dira si cela s’améliore, c’est parfois l’histoire d’une seule rencontre ! mais je ne me pose pas vraiment ces questions, je suis concentrée sur chaque projet, même les plus modestes qui sont en général des films d’auteurs, ils m’intéressent beaucoup, c’est un métier difficile mais passionnant.

 

Si je ne me trompe pas, vous avez composé un thème pour le festival de Cannes. Quelles répercussions cela a t-il eu dans votre carrière?

Il n’y a que moi pour le signaler actuellement sur mon site personnel et sur youtube. Mon nom n’apparaissait pas au générique, en réalité le Festival de Cannes ne s’intéresse toujours pas à la musique, c’est dommage. Il n’y a pas de prix et de palme pour le meilleur compositeur des films en compétition ce que je regrette avec toute la profession. Conclusion, je suis juste très fière que ma pièce symphonique ait été choisie , cela de façon très anonyme sur l’un de mes CDs Universal, une pièce pour grand orchestre.

Vous verrons nous un jour prochain en Espagne ?

Avec plaisir ! travailler sur un film là bas m’intéresserait beaucoup évidement. Le Cinéma Espagnol est formidable, je suis très sensible à la fantaisie et imagination de Pedro Almodovar, un immense réalisateur.

Vous avez fait un excellent travail avec une bande son très séduisante sur le documentaire-fiction qui a gagné un Oscar en 2002 “Un Coupable Idéal”. Comment avez-vous vécu cette nomination  et comment ressentez-vous  le fait d’avoir contribué avec votre musique au succès obtenu?

J’ai travaillé sur la musique de ce film comme un comédien s’empare et prépare un rôle au cinema. J’ai commencé par écouter du Rap car c’est la musique qu’aime Brenton Butler, ce jeune garçon noir de 15 ans, accusé à tort d’un meurtre et qui passera aux aveux sous les coups et l’interrogatoire musclé de la police. Je savais que je devais écrire un contrepoint discret dans le cadre d’un film documentaire-Fiction de cette intensité. Il est délicat de composer sur la douleur des gens, la réalité ne supporte pas la redondance, il ne faut pas surcharger le récit mais accompagner l’émotion au bon moment. Ma musique est un mixage des sons et rythmiques de Rap mélangés avec l’écriture des cordes qui est ma signature. Je décris l’état psychologique de cet adolescent terrorisé qui risque de finir sa vie en prison, l’émotion et la fragilité des parents qui doivent tenir et faire face, la tension de l’attente et le déroulement du procès, aussi la détermination et le courage de Patrick McGuiness, cet avocat extraordinaire commis d’office et qui l’a finalement sauvé … un travail musical qui a été soutenu par Maha Productions et la chaine HBO, ils sont très professionnels, j’avais un budget pour enregistrer à Paris dans d’excellentes conditions.

Quels projets avez-vous actuellement?

Je viens de signer la musique d’un film “Le Fabuleux Destin d’ Elisabeth Vigée Le Brun” peintre de Marie-Antoinette , diffusé en Octobre 2015 sur ARTE cela au moment de l’Expositions de ses oeuvres au Grand Palais à Paris, puis prochainement à New-York et Otawa. Je prépare la musique d’un Long Métrage de Cinéma qui sera réalisé par Cheik Doukouré, une comédie musicale qui est un Opéra Mandingue sur le modèle d’Orfeu Negro et Carmen, c’est très ambitieux! Il y aura beaucoup de musique, 11 chants et chansons à composer sur des contes d’Afrique , puis toute la musique dite du film, un mixage à créer entre ma culture et la musique traditionnelle Africaine. C’est un nouveau voyage musical, les compositeurs sont des aventuriers.

 

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